2 octobre 2025 4 02 /10 /octobre /2025 09:55

Ci-dessous le texte (sans les topos...) de l'article "croisière dorée dans le Mercantour", ou les raids à ski de randonnée autour des lacs de Rabuons et de Vens en Haute-Tinée, paru dans le numéro 60 de Ski Rando Magazine :

Croisière dorée dans le Mercantour

Près de la Côte d’Azur et de sa faune fortunée et m’as-tu vu, des palais surdimensionnés de bord de mer, des V12 biturbo débridé jantes diamant, se trouvent une montagne restée à l’état sauvage, une faune plus farouche, de modestes abris blottis au bord des lacs d’altitude et le glissement des carres sur la neige en guide de crissements de pneus. Vous ne pouvez pas frimer en Ferrari (que vous n’avez pas encore) les cheveux au vent (que vous n’avez bientôt plus) sur les routes de la French Riviera, mais vous pouvez rejoindre ici en peaux une résidence secondaire au bord de l’eau, vue lac, puis, plus haut, votre Clapier, vue mer ! Plutôt que de dépenser son livret A en croisière sur la Côte, mieux vaut se dépenser à skis sur les côtes du nord du Mercantour, en croisière de lac en lac, en navigation la journée dans les combes et couloirs, en escale le soir dans les ports refuges de bord de lac, le tout sous le granite doré par le lichen caractéristique du massif.
Les cartes donnent à rêver dans ces montagnes de la Haute-Tinée d’innombrables vallons suspendus, cirques glaciaires et lacs d’altitude sertis de refuges, le tout sous des sommets titillant les 3000 mètres, loin des métropoles maralpines et de leurs stations de ski. Mais l’accès depuis la vallée de la Tinée s’avère bien ingrat de par des points de départ bas en fond de vallée et la remontée d’adrets raides et vite déneigés - s’ils daignent même s’enneiger, le tout garantissant un portage long et rendu encore plus pénible par le poids d’un sac de raid. Heureusement, votre salut de skieur et non pas de sherpa skis sur le dos se trouve de l’autre côté de la frontière italienne, là où de longs vallons exposés au nord permettent de profiter d’un enneigement plus conséquent et d’un portage restreint voire absent. Cet accès certes détourné mais commode permet de profiter d’une tranquillité seulement troublée par quelques inconscient.e.s qui ont osé braver la frontière, de vallons plus riches en quadrupèdes qu’en bipèdes, et de refuges … infiniment moins fréquentés qu’en été. Ceux de de Vens et de Rabuons, posés sur les rives des lacs éponymes, constituent autant de camps de base ou d’étapes facilitant la logistique pour des combinaisons à imaginer sur la carte, dont vous trouverez quelques échantillons en fin de cet article.

Dans un monde où l’effort physique devient plus l’exception que la règle, relier ces abris à la seule force de vos mollets permet de renouer avec son corps et de pleinement savourer cet effort choisi, consenti et même librement recherché, qui récompense tant les sens : la splendeur austère et virginale de la montagne hivernale, la glisse sur un substrat soyeux et pulvérulent et la paix fusionnelle ressentie dans cette nature pour une fois non anthropisée. En ville les trottinettes électriques vous épargnent la corvée de marche ;  en montagne les télé-bidules vous propulsent vous et vos skis en une poignée de minutes là où il en fallait auparavant plusieurs centaines ; au volant les boîtes automatiques et caméras de recul vous soulagent le bras droit et le cou ; à la maison les réseaux sociaux vous permettent de socialiser sans vous déplacer, et de vous rallier à un avis sans réfléchir ;  la domotique vous épargnera bientôt la lourde ([sic]) gestion de la maison, et bientôt l’Intelligence Artificielle pourra étendre au cerveau ce qui a déjà été mis en place pour nos muscles : du repos et du remplacement déshumanisant par la machine… Dommage pour le sentiment d’accomplissement qui va avec l’effort productif consenti mais pas le clic sur un clavier, mais il est encore temps de résister à ce nouveau monde déshumanisant façon « Wall-E » et à cette technologie envahissante façon dystopie : direction les chemins de traverse du ski de randonnée sur la rive gauche de la Haute-Tinée, où il vous faudra (encore) faire couler l’acide lactique dans vos jambes, faute de remontée mécanique ou de skis à propulsion électrique.
Vous pourrez ici jouer au ringard réactionnaire et vous retirer quelques jours hors de la civilisation, vous nourrir de soupes en poudre et de pâtes à cuisson rapide, mais surtout d'aubes et de crépuscules, de lacs aux rivages de neige fracturés de crevasses, de couloirs qui fendent les falaises de gneiss dorées de lichen, de bouquetins et chamois qui vous regardent de haut, de sommets qui flamboient au crépuscule pour laisser la scène à la voie lactée, au temps du skieur seulement rythmé par le soleil, la lumière et les températures.

C’est en avril 2017 que j’ai pu (enfin) poser mes skis sur ces sommets retirés de Haute-Tinée, après un guet nivo-météorologique de plusieurs saisons rendu nécessaire par la sécheresse de ce massif en l’absence de retour d’est. Durant cet hiver majoritairement anticyclonique et très sec sur la plupart des massifs alpins, c’est vers la frontière italienne qu’il faut (se re)tourner ses skis, et c’est donc tout naturellement que nous commençons la remontée du vallon de Forneris un samedi matin depuis le village de Primavera, situé à un peu plus de 1500 m une dizaine de kilomètres sous le col de Larche (appelé della Maddalena sitôt la frontière passée) côté italien. C’est une vallée peu inclinée et donc longue comme un jour sans pastas, mais qui permet avec des mollets d’Acier de rejoindre le Col du Fer, porte d’entrée frontalière et septentrionale vers les bassins supérieures des lacs de Vens, mais aussi de Ténibre ou de Rabuons… les citer tous ici vous donnerait la migraine ! Les Aiguilles de Tortisse permettent une belle escale avant la descente vers le refuge de Vens, avec leurs monolithes et arche de cargneule qui décorent l’alpage, des chicots de roche jaune et grise qu’il vaut mieux effleurer à skis que grimper à pieds. On peut ensuite rejoindre le refuge de Vens et, bardé de quelques kilos en moins - si l’envie s’en fait encore ressentir - partir léger mais un peu moins frais vers l’un des sommets ou des couloirs qui dominent le lac de Vens. Le couloir nord-ouest de la Cîme de Fourchas constitue l’un des objectifs envisageables à la demi-journée ou même au quart-de-journée : après seulement une petite heure de montée on se retrouve en haut d’une pente raide de 400 mètres de haut, dont la partie médiane encaissée entre des monolithes de gneiss couvert de lichens dorés offre une très belle ambiance. On retournera donc au refuge la tête pleine de belles images… et les tympans bientôt saturés d’accents chantants avec la surprise d’y trouver un groupe de … 25 ([sic]) skieurs du Club Alpin Italien !
Le lendemain, la foule du refuge sera oubliée sitôt sa porte fermée, et on retrouvera avec plaisir notre bulle solitaire de pensées dans la montée à la brèche Borgonio. Vu l’heure matinale, c’est une neige encore dure qui nous attend dans la descente vers les lacs de Ténibre, autres représentants de la constellation de lacs de haute altitude de la Haute Tinée. Le parcours en montagnes russes made in Italy se poursuivra dans la montée au Pas de la Lauze, toujours sans la moindre trace et la moindre rencontre, si ce n’est celle de la poudreuse vierge du versant nord. Il faut abuser des bonnes choses, et on agrémentera donc le parcours d’un aller-retour opportuniste dans un couloir nord situé sous le rocher de Vallonda, bonne pioche avec là encore de la poudreuse d’hiver presqu’incongrue par les températures pré-estivales. La suite de la descente dans le beau et long vallon supérieur de Ponte Bernardo se fera, sans transition croûtée ou cartonnée, dans une bonne neige de printemps et sur une légère couche de pollenta, doucement cuite en surface par le cuistot qui brille déjà haut dans le ciel. Tellement haut et chaud que la dernière remontée au col de Stau et ses 600 m de dénivelée se feront dans une neige pourrie jusqu’au sol, pas mieux pour la descente versant nord dans la combe du Pilone, passée à creuser des tranchées aussitôt noyées dans un substrat déliquescent et collant !
Au final et malgré cette dernière descente trop tardive, un beau week-end de sauvagitude entre lacs d’altitude et aiguilles de gneiss dorées de lichens, couloirs rocheux et larges cirques ensoleillés, un coin encore confidentiel où la trace reste à faire après une semaine de beau temps, et où l’on croise effectivement plus de quadrupèdes à cornes que de bipèdes à skis !

L’exploration de ces terra presque incognita du ski de randonnée se poursuivra dans le magnifique cirque de Rabuons en février 2020, avec des conditions nivo-météorologiques rappelant plus une fin de printemps qu’un cœur d’hiver. On skiera donc de la moquette à poils plus ou moins longs, parfois en tee-shirt, au-dessus de lacs en début de débâcle, du ski de printemps avant l’heure, mais tant mieux car, sans que nous ne le sachions encore, un virus venu de Chine et des laissez-passer limités à un rayon de 1 km nous empêcheront bientôt de profiter de la fin de saison… Comme trois ans plus tôt, l’accès au refuge se fera depuis le versant italien, loin en voiture, long à skis, mais qui a le mérite de proposer un parcours continûment enneigé, bien plus que le raide adret français sec jusqu’à près de 2500 mètres. 
Le refuge d'hiver de Rabuons s'avèrera bien confortable dans une ambiance sauvage (seulement 2 autres randonneurs le premier soir), mais douce (merci le poêle) voire douillette (duvets superflus pour qui n’est pas trop frileux). C’est un refuge qui date de plus d’un siècle, bien confortable pour autant avec ses panneaux solaires et son éclairage, un port d’escale bucolique au bord du lac éponyme, panoramique et bien positionné entre Corborant et Ténibre.
Malgré un enneigement pauvre et vieux (datant pour la presque totalité de novembre...) et des versants nord où le vent a remplacé la neige par de la pierraille, on fera du bon ski au soleil, loin des crêtes déneigées, entre 10h et 14h d'est en ouest ; la moquette vient à point à qui sait attendre… On skiera notamment de très belles lignes inconnues des topos papier ou digitaux : deux couloirs presque parallèles situés en face sud-est de la Tête de Lusernier, repérés depuis le pas d’Ischiator et qui tiendront toutes leurs promesses : des traits de neige dans les parois de gneiss compact hérissées de gendarmes qui offrent une magnifique ambiance entre rocher coloré d’or, lacs gelés sous les crampons et mer de nuages au-dessus de la Méditerranée visible au loin. Des couloirs assez raides pour être dotés de la belle ambiance rocheuse qui fait leur intérêt, mais pas trop pour ne pas transformer votre belle godille de magazine en un disgracieux dérapage les jambes saturées d’acide lactique et la tête d’adrénaline.

Comme digressé en préambule, il est toujours temps d’utiliser les jambes, bras et muscles dont la nature vous a dotés ,et non pas seulement l’index de clic auquel la modernité nous réduit, mais nul besoin pour autant de grimacer de peur et de douleur dans l’effort physique dévoyé par la course à la performance !

croisière dorée dans le Mercantour, le blabla intégral

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